22 septembre 2005
Le jardinier qui ne savait rien
« Le terme japonais Zen vient du cinois Ch'an, lui-même corruption
du mot sanscrit Dhyan, qui signifie méditation. Après avoir médité
pendant des années, le Bouddha Çakya-Muni ‘traversa le miroir’ et se
trouva éveillé. (...) Il comprit que toute créature vivante devait et
pouvait, pour être achevée, parvenir à cette illumination. Toute sa
vie, il prêcha la méditation et l'éveil. Il dit encore que personne ne
se réchauffe à un feu éteint et que, lui une fois disparu, il faudrait
l'oublier. Puis il mourut. Alors on lui dressa des pagodes, on tailla
de lui des effigies gigantesques, on lui adressa des prières, on se mit
à gloser, philosopher, ergoter sur sa doctrine, sur les ‘douze causes’
ou les ‘huits moyens’, bref, à construire des châteaux de nuages où
l'on put commodément se rendormir. Méditez et réveillez -vous, cherchez
en vous, sans que rien vous arrête, la vie que vous ne voyez pas :
voilà ce que le Zen a retenu du Bouddhisme et, pour lui, Çakya-Muni n'a
jamais rien dit de plus. Tout le reste, la dévotion aux images,
l'hagiographie, l'étude des textes, des systèmes, les spéculations, les
symboles, etc., n'est finalement que détour, fioriture, refuge contre
la vie, imposture, os à ronger qui vous retarde, glu pour l'esprit,
midi à quatorze heures ; vous nous parlez adoration du Bouddha, vous
manquez l'essentiel : Il faut un doigt pour désigner la lune, mais
celui qui prend le doigt pour la lune ira droit comme une flèche en
enfer, dira plus tard le Zen. (...)
Je ne suis pas allé m'asseoir en
lotus, je n'ai pas cherché ‘quelle était la nature profonde du Bouddha
?’. J'ai joui du jardin du temple et regardé grandir mon fils qui
chassait les papillons entre les tombes du cimetière voisin en criant,
je ne sais pourquoi, ‘gentleman’ (un mot qu'un de nos visiteurs avait
dû lui apprendre) ; il était bien trop petit pour les attraper, mais
avec les papillons, c'était bien lui le plus zen de tous : il vivait ;
les autres cherchaient à vivre.(...)
Dans le vieux Zen chinois,
c'était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier
qui ne savait rien au prieur qui en savait trop. »
Nicolas Bouvier, Chronique japonaise
trouvé sur l’excellent site de Paul Malvaux
http://users.swing.be/paul-malvaux/index.html
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