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J'animais, avec une amie, un séminaire de yoga à l'Abbaye de la Pierre qui Vire, une abbaye bénédictine située dans le Morvan. Cela fait la troisième fois que nous animons ce genre de séminaire et nous demandons toujours à la communauté des moines qu'un des leurs vienne dialoguer avec nous pendant une heure. Ce jour là, ce fut Frère Yvan. Il est arrivé modestement dans la salle et s'est assis au milieu de nous.  Frère Yvan vit à l'Abbaye depuis 50 ans, hormis un séjour de 7 ans au Congo. Il est le prieur de la communauté et exerce le métier de potier. Il avait choisi comme thème "Le corps pour prier. Le corps et le silence du coeur".  De sa voix douce, avec humilité et humour, Frère Yvan s'est exprimé avec profondeur et une grande pertinence . Ce fut un moment privilégié qui a touché chacun d'entre nous, un instant de grâce qui restera gravé au fond de mon être.

Voici des extraits de son intervention:

Je vais parler du corps et de la prière. D’une façon d’habiter son corps qui peut nous aider à prier. Mais il faut commencer par dire que, en christianisme, nous n’avons pas de « techniques de prière......

La prière est une relation, entre Dieu et moi, entre Dieu et chacun d’entre nous. La prière est une affaire de cœur. Nous savons qu’elle est aussi un travail, un exercice. Mais elle n’’est pas le résultat d’une technique ! Elle est un don de Dieu, un don de l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui prie en moi.......

Je ne cherche pas la non pensée, le vide intérieur. Nous cherchons la communion avec Dieu. Et cette relation est d’abord « Ecoute ». C’est le 1er mot de la Règle de St Benoit : « Ecoute mon fils ».

Pour écouter, il faut se taire, faire silence.

On ne peut pas parler de technique de prière. Mais on peut parler de techniques d’intériorité.

Kierkegaard dit ceci : « Le corps est donné à l’âme pour la purifier. » Il y a des exercices corporels qui nous aident à retrouver le silence du cœur.

  • Unité de l’homme. Je cite un texte d’Olivier Clément, un auteur orthodoxe. (Collectanea 53, 1991 p7)

« L’homme est une unité disloquée. Cette unité doit se restaurer dans le cœur. Le cœur qui est l’intériorité la plus intérieure de l’homme, et en même temps sa transparence la plus transparente. Le cœur qui est aussi le corps le profond du corps, peut être le germe du corps de gloire. L’homme sans Dieu est toutes choses en Dieu, quand toutes ses facultés : la rationalité de la tête, l’ardeur de la poitrine, le désir des entrailles, s’unissent et se métamorphosent dans le cœur. C’est en participant à l’humanité du Christ, humanité déifiée et déifiante, notre véritable cœur, que l’homme peut le plus facilement se réunifier, s’ouvrant par là, simultanément à Dieu et aux autres, en Christ. »

Après avoir cité cet auteur orthodoxe, je vais utiliser une source catholique. Un homme qui est très lu dans le monde francophone chrétien, un suisse, qui a été ami de Paul VI. Maurice Zundel.

« Qui peut calculer, qui peut mesurer la grandeur et la dignité de son corps ? Car c’est tout l’être, en Jésus, qui est glorifié. Notre corps autant que notre esprit. Notre chair autant que notre âme. C’est tout cela, d’un même mouvement qui doit aller à Dieu. Qui doit exprimer Dieu. Qui doit créer une vie digne de l’homme et digne de Dieu. »( Zundel « Ton visage, ma lumière » p66)

  • Le corps pour prier.

Importance du silence pour la prière.

Accueillir le silence pour accueillir une présence. Une hymne dit cela : « Trouver dans ma vie ta présence, tenir une lampe allumée. Choisir d’habiter la confiance, aimer et se savoir aimé. » Accueillir Dieu qui nous précède. Qui est toujours là. Qui nous attend.

« Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret. » Matt 6/6

Prier, c’est entrer en relation avec ce Dieu toujours déjà là. C’est écouter, être attentif à cette présence de l’Autre. Or cette présence à l’Autre ne va pas de soi !

 

Voici un texte écrit par un frère qui travaillait à la ferme de la PQV :

« Prier, ce n’est pas faire des prières. Encore moins raconter des histoires à Dieu, ou se les raconter.

On n’aime pas dire : la prière est une conversation avec Dieu, comme si on parlait avec Lui : Il n’est pas très causant, et ça tourne vite au monologue !

Et pourtant, il y a Lui. Tu, même. Il y a moi, je, et quelque chose entre, la prière.

Lui, qui est là, comme on n’a pas idée, là avant même que j’y pense.

Et puis moi, qui suis plus ou moins là ; ailleurs, souvent !

La prière c’est peut-être cela : être là.

C’est tout simple.

C’est très difficile d’être là, sans cinéma, sans simagrées.

Là, moi, comme je suis. Tout un devant Dieu.

Devant ? Comme la cruche sous la fontaine.

Comme la fleur au soleil.

Défripé, déplissé, décompliqué, décrispé.

Pour les fleurs des champs, il suffit de quelques heures d’exposition au soleil, pour se déplisser.

Nous, c’est plus long. Il y faut toute une vie.

Et puis on a un peu peur… »

Etre là dans son corps. La prière n’est pas une affaire de la tête. Ni une histoire dans la tête.

 

« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du St Esprit, qui est en vous, et que vous recevez de Dieu. Vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes. Vous avez été rachetés à grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps. » 1 Co 6/19-20

J’aime cette formule, utilisée par St Grégoire le Grand, dans sa Vie de St Benoit : « Il habitait avec lui-même » « Habitare secum » C’est bien ce silence et cette présence que nous cherchons.

 

Je vais vous raconter un souvenir de ma jeunesse monastique, qui m’a marqué pour toute ma vie.

Quand j’étais au noviciat, nous avons fait un gros chantier. Nous avons construit une usine de production électrique, un canal d’1 km, des turbines. Cette centrale fonctionne toujours.  Nous vendons de l’électricité. Sur ce chantier j’ai eu un accident, pas très grave, mais qui m’a cloué sur un lit, à l’infirmerie, pendant un an et demi. Je crois que cela a été une grande chance dans ma vie de moine, dans ma vie d’homme.

Dans ce monastère très silencieux des années 60, les frères sont venus me voir, j’ai appris à les connaître, je les ai découverts, parfois très différents de ce que le silence laissait croire ! Mais ce que je considère comme ma plus grande chance, c’est que le Père Abbé venait me voir chaque jour. Lors de ces visites quotidiennes, il s’assurait que le moral de ce jeune moine tenait bon. (J’avais 24-25 ans) Mais il m’a transmis aussi ce qui le faisait vivre. Entre autres choses ceci, qui m’aide à être en relation avec Dieu :

Dieu me crée, Il crée chacun de nous à chaque instant. A cet instant même, nous sommes posés dans l’être par notre Père qui nous donne la vie. Et je peux le rejoindre là, au plus profond de mon cœur. Là où il y a ce contact entre lui qui me donne sa Vie et moi qui la reçoit. Retrouver cette source : c’est possible à tout moment. Etre en communion avec mon Père qui me crée, qui me donne la vie. On peut localiser dans son corps, dans son cœur le lieu de ce contact avec Lui. La version grecque du Ps 39 dit ceci, qui a été appliqué au Christ par l’Epitre aux Hébreux, au ch. 10 : « Tu n’as voulu ni sacrifice, ni offrande, mais tu m’as façonné un corps… Alors j’ai dit : voici, je viens, mon Dieu, pour faire ta Volonté. »

 

Habiter son corps, c’est très simple, mais c’est aussi très difficile. C’est accepter d’aller en profondeur, de ne pas rester à la surface. Prendre ce chemin de la profondeur, de l’intériorité, c’est courir la chance de se laisser recréer dans ce que vous sommes vraiment. Le corps a une mémoire. Les chocs de la vie, les moments de bien-être, ceux de l’enfance surtout, y restent inscrits, fortement. A ce niveau d’intériorité, nous rencontrons nos blessures. Ces blessures que Dieu veut guérir. On peut évoquer ici tout le domaine du psychosomatique. Et aussi tout ce qui touche à la sexualité, qui peut être un lieu de blessures profondes. On en est souvent le témoin, quand on écoute les hôtes qui fréquentent nos monastères. A ce niveau d’intériorité, nous pouvons trouver aussi le dynamisme qui nous habite. Cet élan vital. Ce désir de vivre, de vaincre. C’est important de sentir cette force en soi.

Nous pouvons aussi vivre notre corps comme un lieu de réconciliation avec nos parents. Lieu où je peux avoir avec eux un rapport d’action de grâce, car c’est d’eux que je tiens mon corps. Lieu de réconciliation avec eux, car mes parents  ont fait ce qu’ils ont pu, avec leurs déficiences, qui m’ont marqué dans ma chair.

Réconciliation avec moi-même aussi. Accepter mon corps tel qu’il est. Me recevoir de Dieu. Il est mon Père, il me donne la vie. Et Il m’aime.

 

Toutes nos pratiques corporelles, la marche, l’assise, le Yoga, nous aident à vivre. Elles sont utiles pour notre santé : ce n’est pas rien ! Mais elles peuvent aussi à trouver le silence du cœur, la paix du cœur. Ce silence permet cette présence à soi, aux autres, à Dieu, qui est la source de chacune de nos vies.

Frère Yvan

La Pierre qui Vire

Mai 2015